Les conséquences professionnelles de vos ruminations mentales

 

En janvier 2016 un article a attiré mon attention en traitant d’un « nouveau mal contemporain »: les ruminations mentales. Je suis persuadée que vous avez déjà vécu de telles situations: même en famille ou avec vos amis, vous continuez de penser à cette négociation avec votre plus gros client qui s’est mal passée il y a déjà plusieurs mois; « j’aurai dû » ou « j’aurai pu » est la conclusion à laquelle vous aboutissez toujours et maintenant vous envisagez difficilement les prochaines signatures de contrat, ce qui vous fragilise à vos yeux par rapport à vos collaborateurs et votre direction. Mieux vaut donc ne rien montrer. Autre cas de figure; en prévision de votre prochaine rencontre avec votre responsable hiérarchique programmée à votre initiative pour demander une augmentation salariale (elle est désormais absolument nécessaire pour faire face à un changement dans votre vie familiale), vous ne cessez de vous remémorer ses propos refroidissants lors de vos derniers entretiens d’évaluation. Vous élaborez ainsi différents argumentaires mais vous êtes pratiquement sûr de sa réponse: la conjoncture est difficile, vos résultats ne sont pas exceptionnels, cela ne dépend pas de lui… Bref, selon vous, c’est déjà joué d’avance mais le dire à voix haute à vos proches serait un aveu de défaite et cela, c’est hors de question. Dans un cas comme dans l’autre, vous gardez cela pour vous et vous constatez deux phénomènes et une rengaine: le jour, vous pensez souvent « je ne parviens pas à me concentrer »; la nuit, vos regrets ou auto-prescriptions vous réveillent quand le silence règne autour de vous et vous rendormir est très difficile; dans tous les cas, votre entourage vous dit régulièrement que vous « pensez trop ». Je vous propose donc d’approfondir les conséquences professionnelles de ces pensées a priori incontrôlables et d’envisager des pistes de solutions managériales à ces « prises de têtes » régulières, trop fréquentes à votre goût.

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Le premier chercheur à mettre en lumière cette notion de « ruminations mentales » est Susan Nolen-Hoeksema, Professeur de psychologie de l’université de Yale. Cette spécialiste des troubles de l’humeur et de l’anxiété a travaillé sur la façon dont les personnes règlent leurs sentiments et leurs émotions et comment les modèles particuliers de la pensée peuvent rendre les gens vulnérables, en particulier dans les cas de dépression. Elle a ainsi mis en évidence plusieurs études ayant montré que les personnes qui se livrent à des réponses ruminatives aux symptômes dépressifs ont des niveaux plus élevés de symptômes dépressifs au fil du temps. Concrètement et pour dire les choses d’une façon plus triviale, si vous « broyez du noir » et « ruminez » sans cesse vos échecs, vos erreurs et/ou vos manquements qui vous ont conduit à un tel état, vous allez encore plus vous enfoncer. Inutile de préciser les conséquences professionnelles d’une telle attitude.

Susan Nolen-Hoeksema a également constaté que la rumination interfère non seulement sur la capacité des gens à résoudre des problèmes, mais également sur leur capacité à obtenir l’aide des autres. D’un point de vue professionnel cela signifie concrètement que les relations avec votre équipe vont être déstabilisées par vos « ruminations intérieures ».

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Les derniers travaux de ce Professeur de Yale passé par d’autres prestigieuses universités américaines ont enfin démontré que la rumination est un facteur de risque de toxicomanie et des troubles alimentaires. Or ce sont des symptômes que peuvent également connaître les personnes en fort stress professionnel ou subissant tout autre risque psychosocial.

En ce qui concerne les « overthinkers », Susan Nolen-Hoeksema a mené une étude auprès de 1 300 personnes choisies au hasard. Elle a ainsi découvert que 63 % des jeunes adultes et 52 % des quadras pouvaient être considérés comme tels, la population féminine étant davantage touchée par ce trouble. Si l’on pense que la génération Y aussi appelée « millennials » est déjà dans le monde du travail et que les quadras occupent souvent des postes managériaux , cela fait réfléchir, quand bien même les travaux de Susan Nolen-Hoeksema (aujourd’hui décédée) ne se soient pas spécialement concentrés sur le monde de l’entreprise. Pascale Senk suggère pour sa part que la révolution numérique, l' »infobésité » et le manque de temps nécessaire pour récupérer de tant de stimulations cognitives seraient les principales causes de cet « hyper penser » (« overthinking »). Or les Millennials et les managers sont des populations particulièrement sensibles à la révolution numérique et nous avons vu dans un précédent billet combien le côté sombre de la loi de Metcalfe pouvait contribuer à un tel état de vie professionnelle « hyper speedée ».

Dès lors, en période de fort stress professionnel, sans aller jusqu’aux situations de burnout, nous devons trouver des moyens de lutter contre ces phénomènes de ruminations mentales que nous connaissons tous un jour où l’autre. La méditation est une réponse et même une nouvelle force pour les managers qui la pratiquent.

 « Bien sûr, il est important de savoir se distraire, c’est-à-dire s’extraire parfois de son travail ou de sa vie quotidienne pour faire varier ses occupations et, ainsi, équilibrer sa manière de vivre. Mais en réalité ce qui nous apaise et nous revitalise profondément, c’est de savoir se mettre en mode « reset » de temps en temps » comme le rappelle le psychiatre Dr Christine Barois.

 

La conscience de soi est une autre réponse à développer en situation professionnelle car lorsqu’une personne est au courant de la façon dont ses sentiments affectent son raisonnement, sa pensée, et ses façons d’interagir avec d’autres personnes, elle a la conscience d’elle-même. Or la conscience de soi est l’une des composantes de l’intelligence émotionnelle, source de performance managériale. Daniel Goleman nous rappelle en effet qu’il y a des circuits dans le cerveau qui nous permettent d’être au courant de notre monde mental qui sont distincts des circuits qui nous permettent d’être au courant de notre monde physique. Il a appelé cette capacité « Mindsight ». Certaines personnes ont cultivé ces zones d’établissement de cartes intérieures par une grande conscience de soi. Selon Daniel Goleman, il se trouve que les meilleurs leaders sont ceux qui sont en phase avec leurs signaux internes, en reconnaissant la façon dont leurs sentiments les affectent eux-mêmes ainsi que leur rendement au travail parce qu’ils intègrent leurs valeurs directrices dans leur travail. Ils peuvent ainsi déduire le meilleur plan d’action, voir en grand et être authentiques. La conscience de soi émotionnelle est par conséquent une compétence de leadership essentielle; les magazines le rappellent d’ailleurs régulièrement. Par exemple, un récent article synthétisait les 5 bienfaits de l’intelligence émotionnelle pour les managers qui la pratiquent: ils seraient ainsi capables de mieux comprendre et filtrer leurs émotions, mieux sentir et décrypter les émotions des autres, mieux savoir écouter et se connecter aux autres. Une telle pratique permettrait également aux managers de prendre le pouls du moral des troupes de façon plus efficace et de savoir mieux anticiper et agir avant qu’il ne soit trop tard. Bref la performance managériale serait améliorée par une intelligence émotionnelle développée.

Tout manager, quels que soient sa fonction et son domaine d’expertise, a donc intérêt à se préoccuper de son état émotionnel, que ce soit par le développement de son intelligence émotionnelle, la pratique de la méditation ou tout simplement la prise en considération des conséquences de ses « ruminations mentales »: son propre état de santé et celui de se collaborateurs en dépend; les performances individuelles et collectives au travail également.

 

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