L’intelligence émotionnelle et le bonheur au travail sont-ils handicapants?

 

En situation professionnelle, un défaut d’intelligence émotionnelle peut se révéler rapidement très handicapant. Pourtant il est aussi une autre forme de difficulté qui peut amoindrir nos capacités : cette injonction au bonheur affiché permanent. Mon billet de ce jour va donc réfléchir à cette conjonction de difficultés au travail dont il est pourtant possible de s’abstraire, à condition d’en prendre conscience et d’agir en conséquence.

 

De nombreux articles décrivent précisément les bienfaits d’une forte intelligence émotionnelle en situation professionnelle (j’ai d’ailleurs eu l’occasion de synthétiser quelques articles et livres dans de précédents billets). Des vidéos et des conférences apportent également leur pierre à l’édifice (à ce sujet, la vidéo de Bernard Flavien est très utile). Non seulement une intelligence émotionnelle développée favorise une ouverture à soi-même, aux autres et au changement mais elle permet également de dépasser les difficultés émotionnelles ou relationnelles : les rancunes et les ruminations ont moins de prise tout comme les rabat-joie et les personnes toxiques ou créosotes. Pour plus de détails sur les bienfaits d’une intelligence émotionnelle développée, cf. par exemple cet article. Mon propos de ce jour ne contribue donc pas à approfondir cette voie (ma mise en ligne régulière d’articles à ce sujet sur mon site d’actualités managériales le fait déjà) mais plutôt à considérer les conséquences d’un défaut d’intelligence émotionnelle en situation professionnelle à l’heure où l’injonction au bonheur au travail est très forte.

 

Au préalable, il me faut cependant apporter une précision : que l’on ne se méprenne pas, je ne dénigre pas l’importance du bonheur au travail ou même des émotions positives au travail. Je reconnais leur importance. Comme beaucoup, je préfère travailler dans une bonne ambiance et je sais aussi combien travailler dans une ambiance délétère est très  difficile à supporter, surtout quand cela dure de nombreux mois voire même des années. Ma réflexion ne porte donc pas sur l’existence du bonheur au travail ou des émotions positives au travail mais sur l’injonction qui est faite, voire même institutionnalisée, à être heureux au travail. Cela pose à mon avis un problème, surtout quand l’intelligence émotionnelle fait défaut. Or la joie est une émotion, ne l’oublions pas. Mon billet va donc porter sur ce point très précis de réflexion.

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Dans un récent article, le Dr. Travis Bradberry rappelle que 90% des personnes les plus performantes au travail ont un quotient émotionnel élevé. Il explique alors comment repérer les comportements caractéristiques d’une faible intelligence émotionnelle pour mieux éliminer ces réactions qui nous handicapent au quotidien (cf. son article original ou sa traduction française parus très récemment). Pour mémoire (j’apporte ici ou là mes propres éléments), votre intelligence émotionnelle est plutôt faible si :

  • Vous stressez facilement du fait de vos sentiments que vous refoulez habituellement. Or cela engendre tensions, stress et anxiété de plus en plus difficiles à maitriser avec le temps qui passe (vous connaissez le principe de la cocotte-minute mise sous pression ?). A ces difficultés risquent de s’en adjoindre de nouvelles avec la consommation d’alcool ou d’autres substances et pratiques. Certes elles apportent un bien-être ponctuel mais ce dernier reste toujours plus difficile à atteindre. Gardons alors à l’esprit que les risques de dépression, d’addiction et même de pensées suicidaires deviennent plus importants dans de telles circonstances.
  • Vous avez du mal à vous affirmer, ce qui provoque généralement en vous une attitude passive ou agressive d’où des inimitiés affichées ou larvées. Or comme le rappelle Travis Bradberry, les personnes au Quotient Emotionnel (QE) élevé possèdent à la fois une bonne éducation, de l’empathie et de la bienveillance (ce qui peut bien entendu être aussi votre cas) mais aussi la capacité de s’affirmer et à poser des limites et c’est ce délicat équilibre qui est essentiel pour bien gérer les conflits.
  • Votre vocabulaire émotionnel est limité. En cela vous vous comportez comme la majorité de votre entourage (selon les études menées par Travis Bradberry, seuls 36% des gens savent identifier avec précision les émotions qu’ils ressentent dès qu’elles se produisent). Mais là où la majorité dira simplement qu’elle se sent « mal », les personnes émotionnellement intelligentes sauront définir si elles sont actuellement « irritables », « frustrées », « oppressées » ou « anxieuses ». Or plus les termes choisis sont précis, plus on est capable d’appréhender ce que l’on ressent exactement et ses raisons d’être mais aussi ce qu’il faut faire pour y remédier.
  • Vous portez des jugements rapides et les défendez avec véhémence. Parce que votre opinion est très vite établie, vous cherchez rapidement les arguments allant dans le même sens pour étayer votre propos, en ignorant tout élément contradictoire. A partir de là, vous défendez votre position bec et ongles. Cette attitude peut cependant être particulièrement dangereuse dans ses conséquences selon votre position dans l’entreprise car ce sont vos émotions qui vous guident exclusivement et non vos émotions et votre raison associées à celles de vos collaborateurs ou interlocuteurs.
  • Vous êtes rancunier. Le simple fait de repenser à un événement précis provoque dans votre corps une réaction d’alarme, réflexe de survie, qui vous pousse au combat ou à la fuite en cas de situation menaçante : les émotions négatives provoquées par une rancune tenace ne sont en fait qu’une réaction au stress. Ce qui est cependant un mécanisme essentiel pour votre sécurité en cas de menace imminente devient votre source d’auto-empoisonnement à plus long terme. Il devient alors essentiel d’apprendre à vous libérer de vos ruminations mentales, ce qui est assez facile à condition d’avoir quelques principes en tête (je recommande de visionner la conférence de Céline Baeyens à ce sujet).

 

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De la même façon, votre intelligence émotionnelle peut encore être développée si :

  • Vous n’oubliez jamais vos erreurs. Et pourtant prendre du recul vis-à-vis de ses propres erreurs est nécessaire pour dépasser le stade de la rumination. Mais une précision doit cependant être apportée : être bienveillant envers soi-même ne signifie pas oublier pour autant. Les erreurs sont humaines et sources de progrès, à condition toutefois que le retour d’expérience soit réalisé, ce qu’une rumination ou une amnésie empêche !
  • Vous vous sentez souvent incompris. Parce qu’il vous est difficile de comprendre comment les autres vous perçoivent, vous ne parvenez pas aisément à vous adapter à leur niveau de compréhension et à leur faire passer vos messages de manière intelligible. Tout cela renforce votre sentiment d’être incompris.
  • Vous ne connaissez pas vos points sensibles. Nous sommes tous vulnérables face à certaines situations ou certaines personnes. Par contre ne pas en avoir conscience au niveau individuel est synonyme de danger accru parce qu’il n’existe alors aucune anticipation pour les éviter. Les mêmes causes provoquant les mêmes effets, la vulnérabilité à de telles circonstances ou personnes sera renforcée.
  • Vous ne vous mettez jamais en colère. On a tendance à l’oublier mais la colère est une émotion saine, au même titre que les autres émotions, qu’elles soient négatives ou positives d’ailleurs, à condition d’être exprimée de façon authentique et non permanente. (Il n’y a rien de plus difficile à gérer (voire exaspérant) que d’avoir un collègue qui exprime sa colère en toute occasion). Pour autant comme le rappelle Travis Bradberry, cacher constamment ses émotions sous un masque joyeux et positif n’est ni sincère ni constructif (je reviendrai sur ce point dans quelques instants).
  • Vous blâmez les autres pour les réactions qu’ils provoquent chez vous. Si vous êtes en colère pour reprendre l’exemple ci-avant, c’est de la faute de votre collègue. S’il a effectivement pu déclencher une telle réaction, il ne faut pas oublier qu’une émotion est un processus interne et que personne ne peut vous forcer à ressentir quoi que ce soit contre votre gré. Donc nier votre responsabilité quant à votre état émotionnel est un frein au développement de votre intelligence émotionnelle.
  • Vous vous vexez facilement. Cette sensibilité, voire cette susceptibilité, est liée à la mauvaise connaissance de soi développée précédemment. Il est donc très facile de vous faire « sortir de vos gonds », contrairement au cas des personnes avec une intelligente émotionnelle développée qui savent faire preuve d’autodérision et faire la différence entre humour et humiliation.

 

De tous ces points soulevés, il faut retenir qu’apprendre à accepter ses propres ressentis permet d’être moins esclave de comportements que l’on ne comprend pas et pourtant font souffrir par leur aspect répétitif. De la même façon, il est nécessaire de  garder à l’esprit qu’une intelligence émotionnelle peu élevée n’est pas définie une fois pour toutes. On peut la développer en apprenant en tout premier lieu à repérer quelles sont les émotions qui nous animent : les travaux de Daniel Goleman (L’intelligence émotionnelle, Tomes 1 &2, 2014, Editions J’ai Lu) appuyés sur ceux de Paul Ekman (lire par exemple son interview française) sont alors utiles. Ce travail sera profitable à titre individuel mais aussi organisationnel puisque

« C’est le degré d’intelligence émotionnelle d’une entreprise qui détermine sa capacité à optimiser son capital intellectuel et sa productivité. Cette optimisation dépend de l’harmonie des rapports entre ceux qui détiennent les compétences. » Daniel Goleman (op. cit., p. 885).

En outre, le développement de notre intelligence émotionnelle individuelle et collective peut nous être bénéfique sur différents niveaux :

« Le fait de posséder ces aptitudes permet à chacun de nous de vivre en préservant son humanité et sa santé, quel que soit notre secteur d’activité professionnel. Et, avec les transformations prévisibles du monde du travail, ces aptitudes humaines nous aideront non seulement à distancer nos concurrents, à piloter efficacement notre carrière, mais aussi à  développer notre plaisir et même notre bonheur dans la vie professionnelle. » Daniel Goleman (op. cit., p. 902).

 

Une intelligence émotionnelle accrue permettrait donc l’atteinte d’un bonheur tant recherché, en particulier au travail. Pourtant les différentes initiatives organisationnelles développées ces dernières années soulèvent de nombreuses interrogations, tant au niveau économique que social ou du point de vue de l’éthique.

 

« Depuis quelques années, le bonheur au travail est devenu le nouveau mantra des entreprises qui se présentent comme étant à la pointe de l’innovation managériale. De la libération de l’entreprise, jusqu’à l’embauche d’un Chief Happiness Officer (CHO), en passant par l’aménagement d’espaces de travail ‘design’ voir ‘ludiques’ ainsi que d’espaces de détente, les entreprises qui mettent en place ce type d’initiatives soulignent que ce management n’est pas seulement plus humaniste mais également plus performant que les modes de management traditionnels. En un mot, des salariés heureux travailleraient mieux que les autres! » Thibaut Bardon, Article « Les entreprises s’occupent de votre bonheur… pour votre plus grand malheur? », Challenges, 20/03/2017.

 

Les propos de ce professeur associé à Audencia Business School, titulaire de la chaire ‘Innovations Managériales’ et responsable de la recherche en management, sont très clairs. Selon lui, cette recherche éperdue de bonheur en entreprise peut mobiliser des ressources financières, techniques et humaines très importantes sans qu’un lien entre un bonheur accru en entreprise et une performance améliorée ne puisse être explicitement établi (les études aboutiraient en effet à des résultats contradictoires). De la même façon, ces initiatives risqueraient de stigmatiser les salariés qui ne pensent pas que leur épanouissement personnel passe nécessairement par un investissement plus important au service de l’entreprise alors que cette dernière a fortement investi pour leur bien-être au travail. D’un point de vue éthique, on pourrait également assimiler une telle attitude de rébellion envers un engagement au travail plus intense à une véritable faute morale envers le collectif qui, lui, souscrit à cette conception normative du bonheur. L’exclusion serait alors d’autant plus justifiée. Enfin les salariés qui souscriraient à cette conception du bonheur au travail et par le travail ne seraient pas forcément protégés de souffrances au travail car un surinvestissement professionnel ainsi promu pourrait créer de l’épuisement physique et psychologique. En effet, un risque de burnout existe lorsque le travail devient la seule forme de réalisation de l’individu. La recherche du développement du bonheur au travail aboutirait alors à son effet contraire faute d’une grande prudence dans le développement de ces initiatives pourtant louables dans leur intentions initiales.

 

En conclusion, le développement de l’intelligence émotionnelle au niveau individuel et collectif me semble être essentiel pour l’épanouissement de l’individu au travail (et même en dehors). En outre, comme Daniel Goleman, je pense que le quotient intellectuel d’une personne n’est pas suffisant pour définir son intelligence car c’est négliger une part essentielle du comportement humain. L’entreprise a donc son rôle à jouer pour aider ses membres en la matière, ce qui peut contribuer à leur bien-être au travail, voire même à leur bonheur tout simplement. Par contre, tout comme Thibaut Bardon, je crois nécessaire d’être très prudent quant à ces initiatives qui cherchent à faire le bonheur des salariés au travail par tous les moyens. Je garde d’ailleurs en tête les propos de Susan David, Psychologue à la Harvard Medical School, sur la nécessité d’apprendre à vivre avec ses émotions sans se laisser dominer par la tyrannie du bonheur en toute circonstance (sa vidéo est disponible par ce lien). Si favoriser l’épanouissement des salariés est en effet un objectif louable, « la définition des modalités doit être le résultat d’un réel travail de co-construction entre tous les membres de l’entreprise en se rappelant que le bonheur est également un travail individuel et pas seulement collectif » dixit Thibaut Bardon (op. cit.). C’est pour cela et pour d’autres raisons managériales (développées dans un précédent billet) que je préfère donc favoriser un management bienveillant à un management par le bonheur. Qu’en est-il cependant pour vous et votre entreprise ? N’hésitez pas à me laisser un commentaire ou à partager cet article pour susciter un échange lors de votre prochain déjeuner…

 

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