La qualité de vie au travail (QVT) de l’économie sociale et solidaire

 

Les études statistiques sur la qualité de vie au travail et le bien-être au travail sont désormais très nombreuses et les journaux s’en font régulièrement écho. Je me félicite de cette abondance de publications d’autant plus qu’au moment où j’organisais la 27ème Université d’été de l’Institut International de l’Audit Social (IAS) sur le thème de l’audit social et la qualité de vie au travail qui s’est déroulée en août 2009, cet engouement était bien moins partagé en entreprises. Pourtant les universitaires et praticiens spécialisés sur cette thématique réunis à cette occasion soulignaient déjà l’importance du cadre institutionnel mais également la nécessaire interrogation de la dimension individuelle, managériale et organisationnelle au regard des pratiques sur le terrain (cf. Carpentier Stéphanie, Bachelard Olivier, Peretti Jean-Marie, « Audit social et qualité de vie au travail », Management & Avenir, 8/2010 (n° 38), p. 52-57). De récentes statistiques me permettent de consacrer le billet de ce jour à cette thématique qui m’est chère, au travers d’un secteur d’activité souvent peu ou mal connu : celui de l’économie sociale et solidaire (ESS).

 

En mars 2017, la mutuelle Chorum a publié la seconde édition de son baromètre national sur la qualité de vie au travail dans l’économie sociale et solidaire. Sa 1ère édition datant de 2013, ses résultats étaient attendus. Avant de les présenter, je vais cependant dire quelques mots sur ce secteur d’activité souvent peu ou mal connu.

 

L’économie sociale ou économie sociale et solidaire (ESS) est la branche de l’économie regroupant les organisations privées (entreprises coopératives, associations, mutuelles ou fondations) qui cherchent à concilier activité économique et équité sociale. Bien que la définition de son périmètre exact fasse encore parfois l’objet de débats en France (que la loi du 31 juillet 2014 relative à « l’économie sociale et solidaire » tentait de clarifier), ce secteur représente en 2014 près de 11 % de l’emploi salarié national (soit plus de 2.372 millions de salariés) et 9 % des salaires (données INSEE publiées le 19/10/2016).

D’une manière plus détaillée, c’est le secteur d’activité « action sociale » qui est le plus important dans l’ESS avec 40.2 % de l’effectif de l’économie sociale, suivi de l’enseignement avec 14.80 %. Les associations quant à elles emploient 77.4 % des salariés de l’économie sociale. 13% des effectifs de l’économie sociale sont pour leur part employés dans les coopératives qui sont essentiellement présentes dans le secteur des activités financières et d’assurances (les associations sont absentes de ce secteur) mais aussi dans les commerces et les transports. Enfin 5.76% des salariés de l’économie sociale sont employés dans les mutuelles (ces dernières privilégiant le secteur des activités financières et d’assurances) et 3.5% des salariés travaillent dans les fondations  qui sont principalement représentées dans le secteur de la santé humaine et celui de l’action sociale.

Bref, comme le rappelle l’INSEE « au-delà de son poids en termes d’effectifs salariés, l’économie sociale fait partie de la vie de millions de citoyens, qui sont adhérents de mutuelles, de coopératives ou d’associations ».

S’intéresser aux conditions de vie au travail de ce secteur d’activité est donc pertinent, d’autant qu’avec cette seconde édition du baromètre national de la mutuelle Chorum c’est la première fois que l’ESS peut analyser l’évolution de la qualité de vie au travail (QVT) des salariés et dirigeants de son secteur. (L’enquête réalisée en partenariat avec différents ministères et le soutien de l’ANACT mais aussi en collaboration avec l’Institut de sondage CSA a recueilli les réponses de 6246 salariés et dirigeants de l’ESS. Pour plus de détails sur leurs profils, cf. l’édition 2017 du baromètre national de la QVT dans l’ESS de la  mutuelle Chorum).

business meeting

 

Voici une synthèse des principaux enseignements sur l’évolution de la QVT dans ce secteur de l’économie sociale et solidaire :

 

Concrètement l’attachement au secteur en lien avec le sens et l’utilité du travail est toujours présent pour les salariés et les dirigeants de l’ESS. Ils sont en effet respectivement 83% et 94% à souhaiter continuer à travailler dans l’ESS. La satisfaction sur le contenu du travail est largement plébiscitée pour 76% des salariés (malgré une baisse de 4 points) et le chiffre monte même à 93% pour les dirigeants. C’est certainement lié à la satisfaction d’avoir un travail varié  qui est très largement répandu (82% des salariés et 93% des dirigeants le pensent). L’utilité au travail est aussi un autre élément positif partagé par les répondants : 83% des salariés et 93% des dirigeants sont de cet avis. Mieux encore : 88% des salariés et 95% des dirigeants se sentent respectés et reconnus par les bénéficiaires, le public, les adhérents, les clients (en 2013, ces chiffres étaient respectivement de 83% et 90%). Enfin 73% des salariés et 93% des dirigeants se disent fiers de travailler dans leur structure (c’est l’une des nouvelles thématiques abordées par cette 2ème édition).

 

Pourtant en 3 ans le constat est clair : la qualité de vie au travail dans l’ESS semble s’être détériorée : la note globale de QVT qui s’élevait à 6,3/10 pour les salariés et à 7,4/10 pour les dirigeants passe en effet respectivement à 6,1/10 et 7,2/10. Rien de catastrophique mais l’évolution négative doit cependant être notée.

  • Parmi les facteurs de dégradation évoqués par les salariés, les changements d’organisation sont dénoncés (pour 51% des répondants) et la (non) reconnaissance des compétences (33%).

 

  • Les dirigeants dénoncent pour leur part deux types de facteurs de dégradation de la QVT : les relations avec les pouvoirs publics et les financeurs (pour 48% des répondants) et l’évolution des moyens humains et financiers (42%).

 

Une analyse plus détaillée des différents items managériaux permet cependant de nuancer ces résultats.

  • Au niveau de l’organisation du travail, les salariés et les dirigeants estiment avoir une charge de travail excessive (ils sont respectivement 50% et 53% à le penser) mais les chiffres s’améliorent. De la même façon, la perception de la pression constante que ces personnes estiment connaître reste à des niveaux élevés (53% des salariés et 65% des dirigeants disent la vivre en permanence) mais la tendance est à la baisse encore une fois.

 

  • Bien que le télétravail ne soit pratiquement pas pratiqué par les salariés (seuls 18% le vivent régulièrement ou occasionnellement), les dirigeants de l’ESS télétravaillent à 48% d’où une note de QVT de 6.5/10 pour le personnel de l’ESS qui télétravaille (peu importe sa position hiérarchique) vs. une note à 6/10 pour ceux qui ne connaissent pas cette pratique.

 

  • Malgré une amplitude horaire au travail supérieure à 10h très répandue (58% des salariés et 82% des dirigeants reconnaissent la vivre régulièrement ou occasionnellement), 70% des salariés et 64% des dirigeants affirment trouver un bon équilibre entre leur vie professionnelle et leur vie privée.

 

  • L’ambiance de travail est jugée bonne pour 78% des salariés et 94% des dirigeants (les chiffres sont en très légère baisse depuis 2013). C’est très certainement dû à une très bonne connaissance des attentes des différentes parties prenantes et la grande autonomie de décision reconnues par les salariés et les dirigeants eux-mêmes (70% des salariés et 96% des dirigeants reconnaissent prendre souvent des décisions dans le cadre du travail).

 

  • A cela s’ajoute un soutien managérial satisfaisant et en nette progression : 64% de salariés (contre 56% en 2013) disent recevoir un soutien satisfaisant de la part de leur encadrant dans des situations difficiles. Il est d’ailleurs marquant de noter que la note de QVT est très sensible à ce paramètre : ceux qui reconnaissent recevoir un soutien managérial attribuent une note de QVT de 6.9/10 mais si ce soutien managérial est inexistant, la note de QVT tombe à 4.5/10 !

 

  • Concernant le numérique, 88% des salariés et 95% des dirigeants déclarent que le numérique a un impact positif sur leur qualité de vie au travail (notamment en terme de simplification du travail). Notons toutefois que les utilisations de l’ordinateur portable et du smartphone dans le travail quotidien sont surtout le fait des dirigeants. Quelques points de vigilance sont cependant à prendre en compte: le stress est ressenti par 17% des salariés et 18% des dirigeants, et la pression induite par le numérique est vécue par 6% des salariés et 20% des dirigeants. Certes ces chiffres paraissent faibles mais il est à noter que ces différentes données sur ces 2 items sont bien plus importantes que celles relevées par l’ANACT lors de son sondage « mieux travailler à l’ère du numérique »  effectué avec TNS Sofres en juin 2016 pour la 13ème semaine de la qualité de vie au travail.

 

  • L’environnement de travail pèse également sur le ressenti de la qualité de vie au travail du personnel de l’ESS. Une augmentation préoccupante des contraintes physiques est même de plus en plus dénoncée: 30% des salariés (ils étaient 23% en 2013) et 18% des dirigeants (ils étaient 16% en 2013) ressentent des douleurs articulaires ou une gêne physique dans le travail. C’est certainement à corréler avec les efforts physiques que 31% des salariés et 26% des dirigeants affirment devoir réaliser pour aider des personnes ou porter du matériel dans le cadre de leur travail. En outre, plus de 60% des salariés et des dirigeants se disent affectés par des comportements et discours agressifs de la part des bénéficiaires et clients (les chiffres sont respectivement de 61% et 62%). Enfin le bruit devient une source de gêne dont il faut se soucier : 47% des salariés et 31% des dirigeants affirment désormais en souffrir.

 

Workplace-Violence

 

 

Ces différents éléments exposés, il reste toutefois un item de ce baromètre qu’il faut étudier : celui des contextes peu rassurants que connaît l’économie sociale et solidaire. Malgré des chiffres globalement positifs, les salariés de l’ESS sont en effet peu rassurés par le contexte de fusions et les changements organisationnels que connaît ce secteur. 47% des salariés et 26% des dirigeants estiment que les fusions ou regroupements ont eu un impact négatif sur leur travail. A côté de cela, le manque d’informations et plus globalement de communication managériale sur les changements et les évolutions des métiers à venir sont aussi souvent dénoncés. Ce sont certainement des facteurs explicatifs du manque de confiance des salariés dans leur avenir professionnel au sein de leur structure: seuls 56% d’entre eux partagent un ressenti positif (plus précisément ils sont 52% des non-cadres et 64% des cadres), d’où une note de QVT de 4.7/10 pour ceux qui manquent de confiance en leur avenir professionnel (vs. une note de 7.2/10 pour ceux qui ont confiance dans l’avenir). C’est donc sur la globalité de cet item managérial dans sa dimension stratégique qu’il conviendra aussi de travailler pour améliorer la qualité de vie au travail de l’économie sociale et solidaire.

 

Pour conclure, je voudrais rappeler un paradoxe : en 2014 le secteur de l’économie sociale et solidaire représente en France plus de 2.372.812 salariés, soit près de 11 % de l’emploi salarié national, et pourtant il ne bénéficiait pas d’études spécifiques sur la thématique de la qualité de vie au travail jusqu’à la mise en place de ce baromètre national en 2013. Or c’est seulement sa seconde édition qui vient de sortir ! Il faut donc se réjouir de cette avancée. Pour autant d’autres secteurs doivent également s’emparer de cette préoccupation individuelle, managériale et  organisationnelle. Pour des données plus générales sur la QVT dans les entreprises des autres secteurs d’activité, je renvoie donc le lecteur au baromètre CEGOS dont la 18ème édition est parue fin 2016.

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