Coworking, fab labs et living labs: ces tiers-lieux représentent-ils l’avenir de nos espaces de travail ?

 

La presse se fait régulièrement écho de ces nouveaux espaces de travail mis à disposition des consultants, travailleurs indépendants, artistes, etc. et maintenant des entreprises plus classiques pour la réalisation de leurs activités professionnelles. On peut alors s’interroger pour savoir si ces nouveaux lieux que sont les espaces de coworking, les fab labs et living labs représentent une tendance marginale ou de fond pour les espaces de travail à venir. Arnaud Scaillerez et Diane-Gabrielle Tremblay (in « Coworking, fab labs et living labs », Territoire en mouvement Revue de géographie et aménagement, 34, 2017) ont récemment publié un travail de fond sur la définition de ces nouvelles tendances dont je reprends ici les principaux éléments tout en les agrémentant de mes propres commentaires ou références (je renvoie donc le lecteur aux textes originaux signalés pour de plus amples développements).

 

Pour qui s’intéresse à la qualité de vie au travail dans sa dimension physique, la réflexion sur les espaces de travail est souvent considérée comme le domaine préempté par les « Chief Happiness Officer » (CHO), les ergonomes voire les architectes tant il est difficile d’échapper à la promotion de ce qu’ils pensent devoir être nécessairement fait. Ainsi, du fait de l’une de ses activités consistant à favoriser une meilleure convivialité dans les entreprises, l’avis du CHO concernant l’aménagement des espaces de travail est très écouté (et cela va bien au-delà de la présence dans les bureaux du fameux babyfoot). De la même façon, la prévention des troubles musculo-squelettiques (TMS) au bureau rend nécessaire une certaine appropriation du lieu de travail. C’est ainsi que l’ergonome Laurent Kerangueven, expert à l’Institut national de recherche scientifique (INRS), délivrait récemment ses conseils pour prévenir les risques que peut générer le travail de bureau si l’on n’y prend garde : maux de dos, crampes dans la nuque et les avant-bras, fatigue oculaire… Enfin les acteurs de la construction immobilière ne sont pas en reste : le bâtiment modulaire en construction préfabriquée a été très récemment présenté comme une véritable alternative aux bureaux traditionnels et l’avenir des nouveaux espaces de travail innovants au sein des entreprises (cf. le 1er baromètre Algeco-CSA, qui mesure des perceptions et des projections des Français sur leur espace de travail). Ces quelques exemples d’avis qu’émettent ces différents professionnels ne sont pas uniques, bien au contraire.

Pour autant les experts en RH et les managers doivent également prendre en considération les espaces de travail : c’est aussi une nécessité pour eux-mêmes et leurs équipes, tant les incidences des lieux de travail sur les façons de vivre au travail de chacun sont grandes. Qui après avoir eu l’expérience de l’open space n’a pas en effet souhaité à un moment donné avoir la possibilité de se retrouver tranquille au bureau ? A l’inverse, à l’heure où le travail à distance ou à domicile est plébiscité, la volonté de ceux qui le vivent depuis longtemps (comme par exemple le connaissent les commerciaux ou les freelances) est souvent de retrouver un lieu de partage qui leur permette de retrouver une forme de socialisation bienvenue. D’un autre côté quel dirigeant ou quel manager ne s’est pas interrogé sur l’amélioration de ses pratiques managériales quand ses collaborateurs sont répartis sur différents sites voire plusieurs pays ou continents : comment en effet améliorer la qualité de vie au travail de ceux que l’on ne voit pas au quotidien ? Bref, notre façon de vivre notre travail dépend largement de ces lieux de vie et de la conciliation entre le travail et la vie privée qu’ils favorisent ou non. Chaque manager doit donc réfléchir à ces nouveaux espaces de travail et ne pas attendre de devoir s’adapter à ce que d’autres lui auront imposé. Mais quels sont ces nouveaux espaces ?

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Selon Arnaud Scaillerez et Diane-Gabrielle Tremblay (cf. leur récent article déjà cité intitulé « Coworking, fab labs et living labs », Territoire en mouvement Revue de géographie et aménagement, 34, 2017), l’accroissement du travail à distance sous toutes ses formes, qu’il s’agisse notamment du travail à domicile ou de la possibilité de travailler hors des murs de son domicile et de son lieu de travail habituel, engendre la nécessité que des tiers-lieux destinés à faciliter la collaboration et le partage des connaissances soient mis en place. Cette analyse a été établie après un rigoureux état de l’art des recherches menées à ce jour sur le sujet (je renvoie donc le lecteur au papier de recherche cité ci-avant pour la présentation de la méthodologie). Parmi ces différents tiers lieux, trois espaces attirent particulièrement l’attention de ces deux chercheurs québécois (Arnaud Scaillerez est Assistant de recherche à l’École des Sciences de l’Administration TELUQ – Université du Québec à Montréal, et Diane-Gabrielle Tremblay est Professeure titulaire à l’École des Sciences de l’Administration, TELUQ – Université du Québec à Montréal) : il s’agit des espaces de coworking, des fab labs et des living labs. Une première interrogation peut alors surgir : pourquoi les cafés mettant à disposition du wifi gratuitement (Cf. Starbucks) ne peuvent pas être considérés comme des tiers-lieux ? Cela tient notamment à la définition de ces tiers lieux.

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Arnaud Scaillerez et Diane-Gabrielle Tremblay rappellent en effet très justement que les tiers-lieux, aussi appelés troisième lieu (third place) parce qu’ils correspondent à un lieu de partage et un entre-deux possédant des caractéristiques communes à la sphère privée et à la sphère professionnelle, ne peuvent être considérés comme tels que s’ils remplissent cinq conditions :

  • Ils doivent être neutres, autrement dit cela ne peut être un bureau de l’employeur ou le domicile
  • Ils doivent être libres d’accès et ouverts à tous sans aucune restriction (notamment quant à l’activité exercée)
  • Ils doivent favoriser les rencontres et les échanges (les lieux de convivialité et les salles de réunion sont privilégiés)
  • Les usagers sont nécessairement des habitués
  • Le savoir (ou la fabrication) qui découle des échanges entre les habitués de l’espace subsiste même en cas de collaboration terminée ou d’espace fermé.

A partir de cette définition, trois tiers-lieux se distinguent particulièrement des autres espaces de travail : les espaces de coworking, les fab labs et les living labs.

 

Les espaces de coworking se définissent comme étant des lieux permettant à des travailleurs indépendants et même des salariés de travailler à distance, mais sans se retrouver seuls à leurs domiciles. Ces espaces situés en villes, en banlieues et même dans les campagnes sont partagés entre plusieurs locataires pour réduire les coûts tout en favorisant le réseautage, l’échange de connaissances, la créativité, l’esprit d’initiative voire même l’innovation et l’activité entrepreneuriale en tant que telle. Ces espaces de coworking sont aussi des lieux de vie et d’animation où des rencontres et des événements  sont régulièrement organisés à l’intention des coworkers afin de développer leur sentiment d’appartenance à une même communauté. En 2017, selon une étude Deskmag (2017) ils rassemblent désormais 1.180.000 membres répartis sur 13 800 sites à travers le monde. Il est cependant à noter que ces nombres croissent de manière exponentielle chaque année.

 

Les fab labs, qui sont des laboratoires de fabrication, ont été créés pour la première fois en 2001 comme le rappellent Arnaud Scaillerez et Diane-Gabrielle Tremblay « au sein du Center for Bits and Atoms (CBA) du MIT afin de permettre à toute personne de devenir acteur de la fabrication technologique plutôt qu’en être un simple spectateur » (cf. Gershenfeld N., 2005, FAB: The Coming Revolution on Your Desktop – From Personal Computers to Personal Fabrication, New York: Basic Books). C’était une manière pour le MIT de démocratiser la fabrication numérique. Le réseau des fab labs initié également par le MIT regroupe en 2017 près de 1 000 unités. Ces lieux permettent la mise à disposition de machines et outils de façon plus ou moins gratuite à toute personne souhaitant se consacrer à la fabrication d’un objet, de prototypes ou d’innovations numériques. Ils favorisent également les rencontres ainsi que les partages de savoirs et de compétences techniques entre leurs différents utilisateurs.

 

Les living labs enfin ont été inventés à la fin des années 1990 (eux aussi au MIT, MIT Media Lab). S’il existe aujourd’hui selon Arnaud Scaillerez et Diane-Gabrielle Tremblay plus de 370 living labs dans une quarantaine de pays à travers le monde, des pays dans leur globalité tels Andorre se prêtent désormais eux aussi à l’expérience. Si c’est possible, c’est que les living labs sont bien plus que des lieux définis très précisément. Ils représentent en effet avant tout un mode de pensée favorisant la stimulation de toutes les formes d’intelligence présentes sur un territoire donné, qu’elles émanent des experts scientifiques, des citoyens ou des contributeurs profanes : en facilitant la participation citoyenne à la réflexion et en encadrant d’une façon méthodique les initiatives locales, différentes ressources d’un même territoire peuvent alors travailler ensemble à des projets innovants. C’est ainsi par exemple que de nouveaux véhicules autonomes à trois roues, à utilisation multiple et ultraléger, conçus pour circuler sur les pistes cyclables (le PEV) ont pu être récemment testé in situ en principauté d’Andorre.

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Ces trois types de tiers-lieux partagent la caractéristique commune de favoriser les échanges, le partage et les démarches collaboratives, même si c’est à des degrés variables et entre des populations aux profils différents d’un lieu à un autre:

 « En somme, il serait possible de catégoriser ces tiers-lieux par les acteurs qui les composent :

  • Le living lab comme lieu d’appropriation et d’expérimentation collective, une communauté de penseurs ;
  • Le fab lab comme lieu de mise en place d’expériences et d’échanges de pratiques entre fabricants ;
  • Les espaces de co-working, comme lieu d’échanges et de partage, une communauté de réseautage. »

Arnaud Scaillerez et Diane-Gabrielle Tremblay (in « Coworking, fab labs et living labs », Territoire en mouvement Revue de géographie et aménagement, 34, 2017, § 40).

 

La question qui vient alors à l’esprit est de savoir si ces tiers-lieux correspondent à une mode éphémère ou s’ils ont vocation à perdurer.

 

Par ce qu’ils favorisent, ces tiers-lieux peuvent selon Arnaud Scaillerez et Diane-Gabrielle Tremblay s’inscrire dans le cadre de l’économie collaborative dans la mesure où cette dernière promeut les modes de vie collaboratifs, la réflexion partagée et la production contributive comme la fabrication d’outils numériques. Or ce sont justement des caractéristiques correspondant au coworking, aux living lab et aux fab labs.

En même temps, ces tiers-lieux s’inscrivent d’une certaine façon dans la logique de la nouvelle économie en mettant en avant la marchandisation de l’usage d’un bien (et non la vente du bien en lui-même) ainsi qu’une réduction des temps de trajet travail domicile. Le respect des principes écologiques et de développement durable s’en trouvent ainsi également favorisés.

De la même façon, selon ces chercheurs québécois, ces tiers-lieux permettent un autre rapport au travail en incitant des personnes d’horizons très différents à se réunir autour de projets, de pratiques et d’objectifs communs. Parfois ce sont les valeurs qui sont en elles-mêmes partagées. Ces tiers-lieux peuvent alors être la manière que des organisations auraient pour :

  • développer la créativité et l’innovation organisationnelle en leur sein
  • répondre aux attentes de leurs salariés (quelle que soit la génération à laquelle ils appartiennent) d’être plus autonomes et responsabilisés dans leur travail
  • favoriser de meilleures conditions de travail et une qualité de vie au travail et hors travail améliorée.

Enfin selon les études compilées par Arnaud Scaillerez et Diane-Gabrielle Tremblay, ces tiers-lieux peuvent répondre à des besoins sociétaux et territoriaux plus globaux :

  • l’accès équitable aux technologies de l’information et des communications à toutes les populations, qu’elles vivent dans des lieux plus ou moins bien desservis en la matière
  • la réduction du fossé numérique d’un point de vue des compétences
  • la réduction des temps de transports alors que les domiciles sont de plus en plus éloignés des centres villes.
  • la revitalisation de territoires jusque-là délaissés, qu’il s’agisse des zones rurales de plus en plus désertées ou de certains secteurs urbains en perte de vitesse économique.

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Toutefois, les obstacles à surmonter restent encore nombreux : il faut non seulement une volonté politique forte (du niveau local aux plus hautes autorités) mais aussi un maillage territorial de développement de ces tiers-lieux qui soit cohérent et réponde à des besoins réels. A ces obstacles relevés dans la littérature par Arnaud Scaillerez et Diane-Gabrielle Tremblay, je rajouterai volontiers du fait de mon expérience un troisième obstacle à surmonter : un changement des mentalités des travailleurs et de leurs dirigeants mais plus généralement de la société en elle-même.

 

En conclusion, comme Arnaud Scaillerez et Diane-Gabrielle Tremblay (op. cit., § 45), je crois que « les tiers-lieux apparaissent comme l’une des solutions prometteuses adaptée aux nouvelles formes de travail, sur les territoires au sein desquelles ces lieux et dispositifs sont implantés », c’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai voulu synthétiser leur récent article sur ce sujet. Pour autant, même si la communauté scientifique est très attentive sur ce sujet (je renvoie le lecteur à mes précédents billets présentant d’autres travaux scientifiques sur cette thématique), le manque de recul est toutefois encore important comme le soulignent ces deux chercheurs québécois : que ce soit d’un point de vue empirique ou théorique, que cela concerne les créateurs de ces tiers-lieux ou leurs utilisateurs, que cela porte sur les bienfaits (et/ou les méfaits !) de ces nouvelles formes de travail sur la créativité et l’intelligence collective, l’emploi et l’activité économique, la dynamique des territoires, l’écologie et le développement durable, l’innovation et l’entrepreneuriat, etc.

Enfin l’expérience que nous avons sur d’autres dimensions de l’économie collaborative (j’ai notamment en tête l’exemple de l’uberisation de l’économie) nous permet d’être prudents d’un point de vue managérial à plusieurs niveaux. D’une part, quelles seront en effet les conséquences de ces tiers-lieux sur les compétences de leurs utilisateurs : engendreront ils une montée en compétences généralisée ou bien au contraire un appauvrissement des expertises ? (Arnaud Scaillerez et Diane-Gabrielle Tremblay n’hésitent d’ailleurs pas à envisager « une négation des compétences acquises par certains au profit d’une pseudo-connaissance universelle »). D’autre part, quelle sera effectivement l’incidence de ces tiers-lieux sur la qualité de vie au travail de leurs utilisateurs : bien que les déviances puissent être positives, l’expérience de l’uberisation nous montre en effet que la situation des travailleurs ne s’est pas forcément améliorée depuis la généralisation d’Uber… En sera-t-il donc de même pour ces tiers-lieux ? Nous aurons l’occasion d’y réfléchir prochainement.

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3 commentaires sur “Coworking, fab labs et living labs: ces tiers-lieux représentent-ils l’avenir de nos espaces de travail ?

  1. […] A cela s’ajoute dans le même temps une transformation des espaces de travail. Adieu, bureaux fermés, ou plateau ouvert, bonjour aux espaces de travail collaboratifs en ligne. « L’accroissement du travail à distance sous toutes ses formes, qu’il s’agisse notamment du travail à domicile ou de la possibilité de travailler hors des murs de son domicile et de son lieu de travail habituel engendre la nécessité que des tiers-lieux destinés à faciliter la collaboration et le partage des connaissances soient mis en place », comme les fab-labs, le coworking et les living labs, comme le décrit si bien l’article suivant. […]

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