La toxicité au travail est-elle une pollution sociale ?

De récents travaux de la Stanford Graduate School of Business affirment que les lieux de travail toxiques tuent en masse les personnes qui y travaillent et constituent même à l’échelle des pays une véritable pollution sociale, aussi dévastatrice que l’est la pollution environnementale.  Ce billet va donc présenter les éléments de ce positionnement original mettant l’accent sur les coûts de ces comportements toxiques au travail supportés par un pays et non plus seulement par des individus ou des organisations.

 

Selon Jeffrey Pfeffer , professeur de comportement organisationnel à la Stanford Graduate School of Business, qui vient de publier un livre au titre provocateur mais combien révélateur « Dying for a Paycheck » (Editions Harper Business, mars 2018), la toxicité au travail coûte très cher à la société et les gens meurent littéralement pour un salaire. Selon ce chercheur, aux Etats-Unis ce sont 61% des employés interrogés qui ont déclaré avoir été malades à cause du stress subi au travail et 7% avaient déclaré avoir été hospitalisés à cause de cela. Le stress professionnel coûterait ainsi  selon The American Institute of Stress plus de 300 milliards de dollars par an aux employeurs américains et pourrait même causer 120.000 décès supplémentaires chaque année, sachant qu’il y a par ailleurs plus 2 millions d’incidents de violence au travail signalés chaque année. Cependant il y aurait pire : en Chine, ce serait  1 million de personnes qui meurent chaque année de surmenage (ce « guolaosi » chinois correspond en fait au « karoshi » japonais plus médiatisé).

 

Pour mémoire, l’Europe n’est pas en reste à ce niveau : selon l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail 28% des travailleurs européens seraient confrontés à des troubles psychologiques dus au stress, ce qui représenterait un coût global de 240 milliards d’euros chaque année. A l’échelle européenne, 104 milliards d’euros seraient ainsi directement dépensés notamment dans les traitements médicaux (soit 43% du coût global) et 136 milliards d’euros (soit 57% des coûts) serviraient à financer les conséquences du stress, autrement dit les pertes de productivité mais également les congés maladie (données 2014-2015). Quant à la nature des violences au travail subies en Europe ou l’incidence négative du travail sur la santé des travailleurs européens, depuis 2010, la proportion des travailleurs déclarant que le travail affecte leur santé a augmenté en passant de 7% à 12% selon le dernier rapport de Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail (2017, p. 113). Cette évolution est d’autant plus notable qu’elle rend compte de l’avis de 43.850 employés et travailleurs indépendants interviewés entre février et septembre 2015 appartenant à 35 pays du continent européen (sont donc concernés les 28 membres de l’Union Européenne mais également les candidats à leur intégration (l’Albanie, l’Ancienne République Yougoslave de Macédoine, le Monténégro, la Serbie et la Turquie) ainsi que la Norvège et la Suisse).

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Quoi qu’il en soit, selon Jeffrey Pfeffer, la toxicité au travail tue et bien plus par l’accumulation des nuits blanches passées à travailler pouvant potentiellement initier des addictions en tous genres (alcoolisme, toxicomanie, etc.) que du fait des activités physiques potentiellement dangereuses. Les dégâts seraient alors si importants qu’ils justifieraient selon ce chercheur un cri d’alarme retentissant, d’où son concept de pollution sociale, pour lutter contre les conséquences néfastes de ces situations professionnelles toxiques : les heures de travail trop importantes, les conflits travail / famille trop récurrents, l’insécurité économique trop généralisée, sans oublier bien entendu un fort désengagement professionnel, des santés physiques et émotionnelles des collaborateurs détériorées… d’où des performances individuelles et organisationnelles amoindries et des conséquences sur les comptes publics dévastatrices.

Les réponses apportées par ce professeur de comportement organisationnel se situeraient bien évidemment a priori plus du côté des organisations que des individus eux-mêmes (la conjoncture n’étant pas idéale et la peur de perdre son travail étant très répandue, les personnes concernées hésiteraient plus à se saisir du problème). Par contre, d’un point de vue organisationnel, les solutions proposées iraient de l’aménagement du temps de travail au télétravail en passant par la fin des open-spaces géants, etc.

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L’originalité du positionnement de Jeffrey Pfeffer réside par conséquent davantage dans la proposition du concept de pollution sociale que du côté de ses préconisations (Si elles sont partagées dans la communauté scientifique, il reste toutefois vrai que leur mise en œuvre n’est  pourtant pas toujours facile, d’où l’utilité de les rappeler et de les mettre en perspective). Parler de pollution sociale est en effet à mon sens une nouvelle façon d’attirer l’attention des décideurs publics et des dirigeants d’entreprises sur les fléaux sociaux engendrés par cette toxicité au travail pour qu’ils fassent l’analogie avec la pollution environnementale. D’ailleurs selon ce chercheur, la pollution sociale engendrée par la toxicité au travail est plus forte qu’il n’y paraît (je vais y revenir dans quelques instants) et c’est pour cela qu’il souhaite que les entreprises saisissent l’ampleur de leur responsabilité et n’ignorent plus les éventuels « dommages sociaux collatéraux » qu’elles peuvent causer dans la vie de leurs salariés par la toxicité du travail: dégradation du tissu familial, troubles psychologiques, défaillances amicales, etc.

 

Bref, pour Jeffrey Pfeffer, le travail est devenu un lieu terriblement inhumain qui nuit à la performance de l’entreprise et au bien-être individuel. Pour appuyer son propos, il reprend même  à son compte un syllogisme développé par Robert Chapman, PDG de Barry-Wehmiller devant  1.000 autres PDG pour interpeller ses confrères sur le fait qu’ils étaient à la source du déficit des systèmes de santé public américain (il l’expose dans cet article interview Insight by Standford Business du 15 mars 2018 intitulé  “The Workplace Is Killing People and Nobody Cares” dont voici les éléments qui vont au-delà des Etats-Unis) :

  • Constat 1 (qui concorde notamment avec les données rapportées par le Forum économique mondial) : un énorme pourcentage du coût des soins de santé dans le monde développé, et en particulier aux États-Unis, provient de maladies chroniques (comme par exemple le diabète, les maladies cardiovasculaires et circulatoires). Or une grande partie – certaines estimations sont de 75 pour cent – de la charge de morbidité aux États-Unis provient de maladies chroniques.
  • Constat 2 : il existe un grand nombre d’études épidémiologiques suggérant que le diabète, les maladies cardiovasculaires et le syndrome métabolique – et de nombreux comportements individuels liés à la santé tels que la suralimentation et l’abus de drogues et d’alcool – proviennent du stress.
  • Constat 3 : il y a une grande quantité de données qui suggèrent que la plus grande source de stress est le lieu de travail.
  • Conclusion : il est donc logique de considérer que les entreprises, par l’intermédiaire des décisions de leurs PDG, sont la cause de la crise du déficit des systèmes de santé publique: les entreprises sont la principale source de stress, le stress cause des maladies chroniques et les maladies chroniques représentent la plus grande partie des coûts de soins de santé énormes et continus. CQFD !

Ce parti-pris développé par Jeffrey Pfeffer au travers de ce syllogisme peut déranger tant l’entreprise est montrée du doigt. Je crois pour ma part que la responsabilité est partagée entre les organisations et les individus, entre les entreprises et les pouvoirs publics mais que les autres parties prenantes sont également concernées. Je pense toutefois intéressant de présenter ce point de vue, d’autant qu’il s’appuie sur des travaux scientifiques poussés.

 

En effet, des études scientifiques antérieures déjà effectués par Jeffrey Pfeffer avec ses collègues Stefanos A. Zenios de Stanford GSB et Joel Goh de Harvard Business School ont montré à partir d’une méta-analyse de 228 études comment 10 facteurs de stress communs sur le lieu de travail affectent la santé d’une personne :

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De leurs examens approfondis, il ressort que dans l’ensemble, ces facteurs de stress augmentent les coûts des soins de santé de la nation américaine de 5% à 8%. L’insécurité de l’emploi a pour sa part augmenté la probabilité de déclarer une mauvaise santé de 50%, tandis que les longues heures de travail ont augmenté la mortalité de près de 20%. Ils ont par ailleurs constaté que des emplois très exigeants ont augmenté de 35% les probabilités de développer une maladie diagnostiquée par un médecin (d’autres résultats sont également disponible via ce lien). Bref,

« Les décès sont comparables aux quatrième et cinquième causes de décès dans le pays [les Etats Unis d’Amérique] – les maladies cardiaques et les accidents. C’est plus que des décès dus au diabète, à la maladie d’Alzheimer ou à la grippe. » Dixit Stefanos A. Zenios, “Why Your Workplace Might Be Killing You”, Stanford GSB, February 23, 2015.

Voilà de quoi faire réfléchir! Et cela d’autant plus quand le plan santé au travail 3 actuellement en vigueur en France le rend nécessaire…

 

 

Pour conclure ce billet, je souhaiterai revenir sur l’utilité de ce concept de pollution sociale. En permettant le développement de l’analogie avec le principe de la pollution environnementale, il pourrait favoriser une prise de conscience salutaire au niveau des comportements toxiques au travail. Du point de vue environnemental, il est en effet désormais admis qu’un individu, une organisation, un pays ne peut plus se prévaloir d’être un pollueur content de l’être et même si les comportements mettent du temps à évoluer et les actes à s’accorder aux discours, la protection de l’environnement commence à entrer dans les mœurs. Du point de vue humain, il devrait en être de même. Et pourtant ce n’est pas le cas : les comportements toxiques au travail prolifèrent et très souvent rien vraiment n’est entrepris pour les éradiquer, les plus cyniques des individus et organisations pensant qu’un management par la peur ou des pratiques managériales toxiques permettent malgré tout d’obtenir de bons résultats, les plus modérés préférant ne pas s’en préoccuper (peut-être par peur de s’attirer le « mauvais œil » si c’était le cas). Des voix isolées commencent cependant à s’élever.

Des dirigeants et des spécialistes RH en entreprise se saisissent en effet de plus en plus de ce sujet, souvent du fait de leurs convictions personnelles et/ou parce qu’ils ont pu constater les dégâts générés par des comportements toxiques au travail. Les principales difficultés rencontrées tiennent cependant au fait de ne pas se limiter à entreprendre des mesures superficielles ou de désigner des boucs émissaires pour s’attaquer aux causes profondes. Or c’est souvent ce qui est le plus difficile pour les acteurs d’un système car les comportements toxiques au travail sont généralement dus à des pratiques managériales défaillantes et un manque de considération systémique du fonctionnement des organisations et des interactions entre leurs collaborateurs, bien plus qu’à la concentration de pervers narcissiques dans une même organisation. Un accompagnement par un expert de ce sujet respectueux de la confidentialité exigée par ses clients se révèle alors nécessaire tant il est difficile de mettre sur la place publique les pratiques toxiques de son entreprise pour trouver par soi-même ou via ses confrères les solutions adéquates…

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3 commentaires sur “La toxicité au travail est-elle une pollution sociale ?

  1. Pour être bref , j’ai TROIS points à soulever :

    1- Le travail a toujours été une source de fatigue mais aujourd’hui , cette fatigue ne cesse d’augmenter et
    ceci est du , peut être à la détérioration de la Nature même de l’HOMME…..doublée à l’absence du
    Spirituel dans la vie des gens de tous bords…..Le matériel a pris le dessous sur tous…Les questions
    existentielles sont refoulées au lieu d’être assumées et vies.

    2- Le lieu de travail est lieu de confrontation au lieu d’être un lieu d’enrichissement….La course contre la
    montre pour gagner plus au détriment de tout : même des valeurs humains telles que la compassion ,
    l’entraide , l’amour….

    3- La vie familiale se complexifie : la famille se rétrécie – les relations entre membres se concentrent sur le
    le bien être matériel – les rencontres intiment se raréfient ( tout au moins au niveau des pays , dit
    développés et modernes ) .

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