L’humilité et la renommée sont-elles conciliables au travail ?

Cet article s’inscrit dans la série des #LinkedinTopVoices.

En préambule, je souhaite écrire combien je suis honorée de figurer aux côtés des autres lauréats LinkedIn Top Voices 2018. J’exprime aussi ma profonde gratitude à la rédaction Linkedin, et notamment à Sandrine Chauvin, Mehdi Ramdani et Tiffany Blandin pour cette distinction « Linkedin Top Voices France 2018 ». Enfin, parce que cette distinction aurait été impossible sans les réactions de la communauté Linkedin qui s’est manifestée durant l’année écoulée à la suite de mes partages, permettez-moi de remercier très chaleureusement ces lecteurs d’un jour ou plus assidus.

 

Il y a peu je plaidais pour l’honnêteté et l’humilité au travail comme facteurs de qualité de vie au travail et de performance organisationnelle en mobilisant la communauté scientifique internationale spécialiste du sujet. Et me voilà aujourd’hui « Linkedin Top Voices France 2018 ». Quelle situation paradoxale ! Et pourtant, et parce que de fait cette distinction me rend votre obligée, je vais m’appliquer dans le billet de ce jour à regarder comment ce facteur H (‘H’ pour Honnêteté et Humilité) peut être conciliable avec la renommée sur Internet.

Devenir « influenceur » sur les réseaux sociaux : certains en rêve, les uns font tout pour le devenir, les autres s’en méfient. A chacun de se positionner sur ce sujet. Cela suppose toutefois une démarche réflexive au sens de réfléchir, c’est-à-dire se regarder pour mieux s’interroger sur les motivations qui président à ce positionnement[1]. Je n’échappe pas à cette logique mais une chose est sûre, nous en avons tous l’expérience : s’exposer sur les réseaux sociaux est avant tout une bonne école d’honnêteté et d’humilité.

  • Qui n’a pas déjà regardé sur Linkedin le CV de ses collègues, de ses clients, de son manager ou de son patron voire même de son banquier avant de le rencontrer et ainsi intégrer les éléments repérés (les expériences sur ou sous valorisées, les contacts communs sollicités, etc.) dans son échange : les expériences et modes de pensée de la personne qui s’est ainsi exposée peuvent donc être décryptées avant qu’elle ait prononcé le moindre mot.
  • De la même façon, qui n’a pas déjà trouvé que certains commentaires postés sur Linkedin à la suite d’un article apprécié ou non étaient généralement policés tout en portant la contradiction à un haut niveau : l’internaute qui s’est mis en lumière se voit donc dans l’obligation de répondre voire de se justifier ou même de se contenir, sous peine d’alimenter une éventuelle polémique. (Reconnaissons que de temps en temps certains oublient les règles élémentaires de la politesse pour se faire remarquer par une très (voire trop) grande violence gratuite).

Dès lors, dans un cas comme dans l’autre, la personne qui a choisi de s’exposer se retrouve devant l’obligation de se remettre en question face à son interlocuteur mieux préparé que prévu ou bien d’assumer ses propos voire ses faiblesses en public. Belles leçons d’humilité et d’honnêteté si besoin était.

Mais la vie en général, et au travail en particulier, est source d’humilité et d’honnêteté, qu’on le veuille ou non :

  • Qui n’a pas déjà manqué une vente, une plaidoirie ou un examen parce qu’il avait « vendu la peau de l’ours avant de l’avoir tué », ce qui nécessitait après d’avouer piteusement son échec à son entourage ?
  • Qui n’a pas déjà vécu cette mise à nu forcée que suppose une prise de parole publique, un entretien de recrutement, ou la situation résultante d’une perte de statut social (à la suite d’un licenciement, d’un départ à la retraite contraint, etc.) ?
  • Qui n’est pas déjà tombé de son piédestal à la suite d’une restructuration ou d’une élection professionnelle défavorable ? ou à la suite de changements drastiques imposés par les actionnaires, l’Etat ou d’autres parties prenantes (qu’elles soient connues ou étrangères) ?
  • Qui n’a pas déjà dû reconnaître publiquement sa faiblesse au travail à la suite d’un burnout, d’un problème cardiaque, d’un accident vasculaire cérébral, d’une maladie chronique ou de tout autre accident de la vie ?
  • Quel entrepreneur, quel artisan ou quel artiste n’a pas dû renoncer à un moment ou un autre à ses rêves et l’assumer financièrement et socialement en cas d’échec ?
  • Quel professionnel de santé n’a jamais été profondément déstabilisé face à la souffrance et la mort qui font pourtant son lot quotidien ?

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La liste de ces leçons de la vie est loin d’être exhaustive, et chacun d’entre nous met plus ou moins de temps à comprendre, mais à un moment « il faut y passer » : avoir l’honnêteté et l’humilité, au minimum pour soi-même de reconnaître cet état de faiblesse, car c’est l’une des conditions pour se relever et passer à autre chose.

Vous n’êtes pas convaincu ? Attendez !…

Sachez toutefois que ce facteur H (‘H’ pour Honnêteté et Humilité) est la sixième caractéristique fondamentale de la personnalité humaine. Certes cette dimension a été reconnue très récemment dans les recherches en psychologie[2] mais certains chercheurs en management en font la promotion depuis quelques années déjà. L’un d’entre eux est célèbre puisqu’il s’agit d’Edgar H. Schein. Ce professeur émérite de management à la MIT Sloan School of Management est notamment reconnu pour ses travaux sur le contrat psychologique et l’importance du leadership dans la culture organisationnelle mais il a écrit récemment sur l’humilité.

Dans son livre « L’art de poser humblement des questions » (2015, Ixelles éditions, p. 26-37), Edgar H. Schein distingue trois types d’humilité :

1.     Celle que nous éprouvons vis-à-vis de nos aînés et des dignitaires

2.     Celle que nous éprouvons en présence des individus qui nous impressionnent par leurs réussites ou leurs prouesses

3.     et l’humilité de circonstance, qui résulte de notre dépendance ponctuelle envers autrui pour accomplir une tâche précise.

La vie professionnelle nous rappelle régulièrement à l’ordre sur l’un ou l’autre de ces paramètres. Mais Edgar H. Schein nous alerte par ce livre très riche d’exemples concrets sur une autre spécificité de toute vie professionnelle, surtout dans les sociétés occidentales : nos cultures nous ont appris à valoriser l’action, l’accomplissement de tâches, mais également l’affirmation (de ce qui doit être fait, de soi, etc.), surtout quand on accède à des postes à responsabilités.

Ainsi, les étudiants en management dans le supérieur pensent souvent qu’être manager est ce qui donne le droit de dire aux autres ce qu’ils doivent faire, au sens de donner des ordres. Ce n’est pas faux mais c’est une vision très restreinte du management, celle qui correspond à la fonction de reporting tant développée dans nos organisations. Or le manager doit aussi piloter, organiser, animer, gérer son équipe, etc., ce qui lui est de plus en plus difficile parce que le développement technologique complexifie de façon croissante le travail et accentue aussi sa dépendance envers ses collaborateurs qui, eux, maîtrisent l’une ou l’autre de ces technologies.

Devant de tels constats, le manager et encore plus le leader doit alors selon Edgar H. Schein encore plus maîtriser l’art de poser humblement des questions s’il ne veut pas se trouver coupé de sa base et donc déconnecté de la réalité. De la même façon, cette disposition d’état d’esprit est essentielle pour les consultants s’ils veulent réellement être au service de leurs clients (Schein en est convaincu après avoir exercé la profession plusieurs années durant). Enfin, cette compétence est primordiale aussi et surtout pour chacun d’entre nous, que ce soit dans la sphère professionnelle ou même privée, parce que :

« L’art de poser humblement des questions consister à savoir interpeller une personne, à poser des questions dont on ne connaît pas encore la réponse, à bâtir des rapports humains basés sur la curiosité et l’intérêt envers autrui » (Edgar H. Schein, « L’art de poser humblement des questions », 2015, Ixelles éditions, p. 13)

Reconnaissons toutefois que cette démarche est peu enseignée : on apprend plus à transmettre des messages et des affirmations qu’à se mettre en situation d’ignorance voire de faiblesse avouée par des questions naïves énoncées. Mais selon Schein,

  • C’est pourtant ce qui permet d’établir ou de rétablir des relations de confiance par une communication équilibrée dans des contextes interculturels toujours plus variés.
  • C’est aussi ce qui favorise le développement d’une interdépendance vertueuse et une écoute active à la base de l’établissement des nécessaires relations de reconnaissance et de respect mutuels voire de bienveillance organisationnelle.
  • C’est enfin ce qui permet à chacun de progresser sur la connaissance qu’il a de lui-même et sur la prise de recul qu’il a des situations (à toujours courir plus vite, on oublie de regarder devant soi et d’anticiper le danger à venir…) : sa capacité à apprécier le moment présent et sa créativité s’en verront alors améliorées.

Toutes ces raisons poussent ainsi ce maître du management à insister sur la nécessité que les managers, et à plus forte raison toute personne en responsabilité et donc qui a la parole publique, apprennent cette difficile mais si précieuse humilité. Une personne influente sur Internet ne semble par conséquent ne pas pouvoir s’en dispenser : d’ailleurs la communauté se chargerait de la rappeler à l’ordre si besoin était.

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Le temps de l’introspection étant venu, je dois répondre à ce paradoxe : peut-on concilier le Facteur H (‘H’ pour Honnêteté et humilité) et sa situation professionnelle en pleine lumière ?  Pour ma part, mes activités d’enseignant-chercheur, de consultant, de manager ou d’entrepreneur m’ont régulièrement prodiguées de telle leçons d’humilité : par exemple, prendre la parole dans un amphithéâtre est toujours une performance (au sens artistique du terme). La publication d’un livre ou d’un article de recherche qui peut parfois prendre des années tant le nombre de relectures nécessaires pour correspondre aux attentes de ses pairs correcteurs est aussi une école de persévérance. Quant aux situations que rencontrent tout consultant, manager ou entrepreneur, point n’est besoin de l’expliquer : les leçons sont très fréquentes. Dès lors, comment ne pas admirer ceux de mes confrères et consœurs dans chacune de ces activités qui ont su dépasser ces difficultés sans en devenir méprisants ou arrogants ? Plus encore, comment ne pas admirer ces professionnels qui ont connu l’échec et pourtant ont réussi à être résilients et bienveillants malgré (ou grâce ?) à cela ?

Mais l’honnêteté m’oblige à reconnaître que c’est dans d’autres positions de faiblesse que j’ai encore plus appris. Par exemple, à chaque fois que je postulais pour un travail ou une mission qui m’était refusée « parce que j’étais trop diplômée » (si, si, c’était bien la raison invoquée), j’ai appris l’humilité. Par ailleurs, si l’épreuve du cancer vécu en travaillant remet tout en perspective, ce sont les personnes malades ou handicapées rencontrées dans les hôpitaux, sans oublier l’abnégation des personnels de santé, qui m’ont donné de belles leçons d’humilité et de force à toujours avancer malgré les difficultés. Et maintenant, c’est cette distinction Linkedin qui me rappelle à l’ordre : les profils des autres récipiendaires, la déferlante des sollicitations auxquelles je ne parviens pas à répondre aussi vite que souhaité et la difficulté à écrire ce premier billet tant sa publicité en sera grande, sans oublier les commentaires qui découleront de sa lecture et ne manqueront pas de m’interpeller voire de me taquiner…

 

En guise de conclusion, je veux simplement vous suggérer d’accepter l’humilité (qui ne signifie pas accepter d’être humilié : pour vous en convaincre, je vous renvoie aux liens des définitions du CNRS) car c’est ainsi que l’on apprend beaucoup. C’est aussi de cette manière que la peur de l’humiliation disparaît, ou du moins s’atténue. C’est enfin ce qui peut vous permettre d’être récompensée même dans le monde virtuel, bien au-delà de vos attentes (et je peux en témoigner !). Dans tous les cas, votre qualité de vie au travail et hors travail s’en verra in fine améliorée, c’est à n’en pas douter…

 

[1] Pour plus de détails sur la notion de réflexivité cf. Rui Sandrine (2010), « Réflexivité », in Paugam Serge (dir.), Les 100 mots de la sociologie, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que Sais-Je ? », p. 21-22.

[2] Je pense notamment aux travaux des chercheurs des universités canadiennes Michael C. Ashton et Kibeom Lee associés à Reinout E. de Vries (Université d’Amsterdam). Cf. par exemple Michael C. Ashton, Kibeom Lee and Reinout E. de Vries (2014), « The HEXACO Honesty-Humility, Agreeableness, and Emotionality Factors: A Review of Research and Theory », Personality and Social Psychology Review, Vol. 18(2) 139-152).

 

 

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