Etes-vous un workaholic qui s’ignore?

 

Avez-vous déjà remarqué combien le mois de Mai favorise en principe une meilleure qualité de vie au travail? Généralement propice aux weekend prolongés, il est convenu que chacun va profiter des beaux jours, que vous soldiez vos congés payés ou que vous profitiez d’un déjeuner professionnel en terrasse. De la même façon, savoir ce que les autres vont faire pendant leurs temps de congés vous importe peu: vous avez déjà tellement à gérer vous même entre votre vie au travail et hors travail ainsi bouleversée! Quoi qu’il en soit, vous appréciez cette période car l’ambiance au bureau est plus détendue et si vous avez l’intention de profiter de ce mois de mai pour travailler tranquillement, vous n’avez pas besoin de justifier votre position. Bref, au bureau ou en congés, le mois de mai est en principe sympathique.

Pour autant, cette année l’ambiance est différente. Peut -être avez vous également été frappé par cette ritournelle insistante : « Que fais-tu cette année pour le pont de l’Ascension? » est une question qui revient cette fois-ci plus que de raison. Certes la météo n’était jusque là pas aussi agréable que souhaité et plusieurs dimanches sont également des jours fériés. Il est donc compréhensible que les rares week-end prolongés soient très attendus et la curiosité des collègues exacerbée. Ce printemps je suis toutefois étonnée d’avoir constaté à plusieurs reprises le malaise qui s’est installé quand cette question a été posée entre collègues. Observatrice attentive, je pensais que la personne gênée n’osait pas dire qu’elle allait rester chez elle « sans rien faire » (la fatigue ou la conjoncture oblige) ou se transformer en peintre en bâtiment (les grandes enseignes aiment nous rappeler que le mois de mai est favorable aux travaux de rénovation) mais en fait sa gêne venait qu’elle avouait péniblement qu’elle allait profiter de ces quelques jours de coupure pour travailler chez elle ou au bureau selon les cas afin d’avancer son travail ou de récupérer son retard. La répétition du constat m’a alors interrogée: dans un pays connu pour ses 35 h de travail hebdomadaires, cela deviendrait-il honteux de travailler un peu plus que son collègue?

Ma réflexion n’est pas politique mais plutôt focalisée sur cette gêne constatée à plusieurs reprises. La communication non verbale des personnes se sentant fautives, ou du moins agissant comme telles, était sans ambiguïté: une forme de honte voire de culpabilité était présente. La similitude des attitudes constatées avec les réactions de personnes addictives prises en flagrant délit était si forte que je souhaite ici approfondir cette notion d’ergomanie plus souvent connue sous son appellation anglo-saxonne de « workaholism », bref c’est d’addiction au travail dont il s’agit. Mais de quoi parle t’on vraiment et quelles sont ses conséquences au niveau des pratiques managériales?

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Marcel Lourel, Professeur des Universités de psychologie de la santé et du travail à l’ESPE Lille Nord de France, rappelle dans le Dictionnaire des risques psychosociaux (pp. 835-836) que l’expression anglo-saxonne est née en 1971 de la contraction des mots « work » (travail) et « alcoholism » (alcoolisme) pour traduire une attitude compulsive à l’égard du travail que son auteur, Wayne Oates, observait sur son propre comportement. Cette attitude addictive ne date donc pas d’hier!

 

Cet « état pathologique de dépendance au cours duquel le sujet s’enivre de son travail à l’exclusion de toute autre activité ou investissement » (Marc Lourel, op. cit.) se caractérise par trois éléments fondamentaux:

  • un temps très important consacré à l’activité qui procure tant de plaisir dans le présent (le travail);
  • une activité de plaisir hypertrophiée au détriment des activités sociales et/ou récréatives (réduites au maximum ou même totalement absentes);
  • un temps consacré à l’activité de plaisir qui est excessif et maintenu comme tel de façon consciente et en dépit des répercussions physiques ou psychosociales.

Dès lors cette addiction au travail ou ergomanie qui existe sans substance psychoactive, rappelons-le (bien qu’elle puisse se conjuguer avec certaines d’entre elles) se caractérise par un engagement du sujet envers son travail qui est exagéré et dans tous les cas bien au delà de ce qui est réellement attendu. Elle peut toutefois s’incarner de manière différente et c’est bien là le problème pour s’y retrouver, d’autant plus si on est en position de manager confronté à ces personnes.

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A la suite des travaux de Bryan Robinson psychothérapeute et professeur émérite de l’Université de Caroline du Nord (Charlotte), on peut cependant distinguer 4 profils d’ergomanes avec lesquels l’entourage professionnel doit composer tant bien que mal:

  • l’infatigable: de jour comme de nuit, 365 jours par an ou presque, il travaille sans relâche, se repose pas ou peu et son obsession des échéances fait qu’il a tendance à souvent anticiper mais également à mener à bien une tâche du début jusqu’à la fin. Travailler à ses côtés est difficile tant le rythme et l’exigence de perfection sont de façon quasi constante à des niveaux élevés.
  • le boulimique: il alterne les phases de repos et d’activité intenses mais quand il travaille sur un nombre de tâches restreint (pour ne pas échouer à satisfaire son exigence de perfection), c’est d’une façon frénétique voire même jusqu’à l’épuisement. Ces changements de rythme sont difficiles à appréhender pour son entourage professionnel (et même pour ses proches) et s’y adapter demande des efforts que tout le monde n’est pas prêt à accepter voire même à pouvoir accomplir.
  • l’ergomane « avec déficit d’attention » recherche quant-à lui l’adrénaline et les émotions fortes. Pour cette raison il entreprend de nombreuses tâches en même temps mais n’en n’achève que très peu. Bref, ce spécialiste du « zapping » éprouve des difficultés de concentration et son investissement est décousu. Ses collègues se trouvent donc souvent obligés de parer à ses manques sans pour autant oublier d’atteindre leurs propres objectifs, ce qui n’est pas de tout repos!
  • l’ergomane « savoring » est un perfectionniste qui prend plaisir à toujours « peaufiner » ses dossiers qui ne sont jamais totalement finis parce que c’est justement cette phase-là qui lui procure un très grand plaisir. Dans ce cas ses collègues, et à plus forte raison son manager, doivent le forcer à « rendre sa copie », ce qui est toujours difficile pour ce workaholic (et son entourage).

Bref, l’image de la personne très stressée qui travaille en permanence et dont le bureau est envahi de dossiers ne correspond pas à toutes les réalités de ce qu’est un « workaholic »! D’ailleurs comment reconnaître concrètement un ergomane au delà de cette classification? L’une des approches consiste à lire tout ce que les magazines de vulgarisation managériale écrivent dessus (cf. par exemple les articles des journaux anglo-saxons IncBusiness Insider, HuffingtonPost qui semblent d’ailleurs plus friands de ce sujet que la presse francophone). Une autre piste consiste à comprendre les ressorts psychologiques qui vous amènent à cette attitude addictive (d’ailleurs s’agit-il d’une addiction au travail ou d’un travail sur l’addiction?). Une troisième voie est d’étudier plus amplement le phénomène par une enquête de terrain comme le présente par exemple l’INRS.

D’autres solutions sont également possibles mais un préalable me semble cependant plus important que tout pour chacun d’entre nous: celui de se connaître soi-même sur ce sujet. Je vous invite donc à passer le test WART (Work Addiction Risk test) élaboré par Bryan Robinson et Bruce Phillips dont la version française est également disponible gratuitement. Ce test est le plus connu, ses 25 questions sont passées rapidement et les résultats sont obtenus dans l’instant ou presque. Vous verrez ainsi à quel point vous représentez un risque faible d’addiction au travail ou au contraire si cette addiction est avérée. Selon les cas, cette première prise de conscience peut être déjà suffisante… Sachez cependant que d’autres études universitaires aboutissent également à l’élaboration de tests différents qui affinent l’appréhension du phénomène addictif. Par exemple est récemment apparu le Bergen Work Addiction Scale (BWAS) réalisé par des universitaires de Bergen en Norvège mais la recherche avance, vous pourrez donc certainement trouver d’autres tests qui vous correspondront mieux. En bref, que nous soyons managers, collaborateurs, universitaires… ce sujet de l’addiction au travail nous concerne tous de plus en plus. Suivre ces travaux est donc notre intérêt commun!

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Pour conclure, si je repense à ces personnes qui échangeaient sur leurs manières respectives d’occuper leur unique pont du mois de mai, j’en viens à conclure que les workaholics n’étaient peut-être pas ceux que je supposais initialement. D’ailleurs leurs embarras étaient-ils dus à la reconnaissance de leur propre comportement addictif au travail ou bien était-ce dû à la difficulté de dire à leurs collègues (voire leurs managers, je ne sais) qu’ils avaient eux-mêmes des comportements de workaholics et donc que leurs obligations de travailler pendant ce congés étaient la conséquence directe de leur collaboration? Je ne saurai jamais mais j’en retiens l’idée suivante: faîtes vous aussi ce travail d’auto-diagnostic et vous apprendrez peut être que vous êtes un ergomane avéré ou en devenir plus ou moins proche qui s’ignore.

 

 

 

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